mercredi 21 novembre 2012

Histoire hivernale - Besançon mon Amour


baie des crabes - Ile des Pins - SJ
ça ressemble peu à l'hiver à Besançon...


A Besançon, l’hiver 1906 reste de triste mémoire dans la famille Auber. C’est l’année où la tante Juliette a quitté l’oncle Anselme.

Un peu plus tôt, à la fin de l’été, Juliette Auber avait fait un long voyage en calèche jusqu’à Paris. Elle avait toujours eu l’âme vagabonde et avec le temps, ça ne s’était pas arrangé.

Elle était donc partie vers Paris certaine de mettre un point final à sa solitude.

Agée de 35 ans, elle était célibataire et chaque jour diminuait ses chances de convoler en justes noces. Quand une de ses amies, mère d’une belle famille de 6 enfants l’avait invitée, elle avait vue là la chance de quitter pour quelques semaines Besançon et son ambiance pesante. Chaque jour, les membres de la famille invitaient un prétendant, un nouveau, un de la dernière chance. Elle en avait vu des prétendants, des barbus, des bedonnants, des dégarnis, des qui suaient, des qui sentaient un peu fort, des surs d’eux, des qui avaient le regard fuyant, fermement appuyé sur ses seins qu’elle avait beaux disait-on.

Elle avait supporté tout cela avec une certaine bonne humeur au début, elle regardait cette humanité mâle défiler devant elle, elle n’en revenait pas qu’il y ait tant de cœurs à disposition… Puis avec les jours, ce manège était devenu insupportable, elle était un enjeu et ça ne lui plaisait pas. Vagabonde, autonome et certaine que la vie ne se limitait pas à ces regards concupiscents, tout autant vers ses seins que vers les murs et la propriété. Elle était une femme mure, certes vierge, mais elle savait de quoi était faite la vie. Elle n’en voulait pas de ces prétendants.

Assise dans la calèche, elle respirait à pleins poumons. Elle avait toujours ses beaux cheveux noirs bouclés, cette peau si blanche, laiteuse, héritage de sa mère et ses yeux noirs de sorcière qui attiraient toujours l’œil incertain d’adolescents timides et d’hommes en quête d’une aventure. Elle ne s’y trompait pas. Avec le temps, elle voyait des petites ridules se dessiner sur son visage, aux coins des lèvres et sous les yeux.

Quand elle arriva à Paris, son amie Germaine l’attendait, heureuse de voir celle avec qui elle avait tellement ri.

Elles passèrent leurs journées à parler, rire, faire la cuisine, s’occuper des enfants. Mais les deux petites bonnes s’activaient et elles restaient trop oisives au goût de Juliette. Elle allèrent se promener. Le début de l’automne était réjouissant, légèrement frais avec de jolies couleurs, tout ce que l’on peut attendre de l’automne.

Germaine prévint ce matin là que ce soir il y aurait un dîner, il fallait se mettre sur son 31 !

Durant cette soirée, Juliette fut assise à côté du Docteur Cénas, célèbre médecin de la place de St Etienne, un spécialiste des problèmes de la digestion.

Bien que la cuisine fut fort appétissante et digeste elle n’en éprouva pas moins un léger malaise à son réveil.

Germaine fit appeler Cénas encore dans la capitale. Il arriva bien vite, le grande médecin stéphanois. Une belle tête carrée, une tête de boucher, avec des traits marqués, qu’on oublie pas facilement… et des mains, des mains longues, amples, douces, de belles mains d’homme. Il l’examina, la palpa, ne trouva rien à rien si ce n’est des yeux fièvreux. Elle prit du bicarbonate. Le bon docteur revint quelques fois et la réexamina. Ils échangèrent leurs adresses, il repartit sur St Etienne laissant une nouvelle malade du foie, Juliette. Elle rentra à Besançon le teint encore plus blanc, le regard triste. Elle commença à écrire des cartes à Cénas et il lui répondit.

Dans cette carte de novembre, elle usa d’un style télégraphique "Amélioration ; mais digestion toujours difficile et grande lassitude. Amitiés."… au crayon de bois, elle rajouta quelques mots qu’elle effaça ensuite mais que Cénas réussit à lire « Ma foi en vous est inébranlable, je vous attends ». Ces mots effacés, le temps  ne les a pas conservés. Mais à l’hiver, le 11 décembre, Cénas arriva à Besançon et demanda Juliette en mariage, l’oncle Anselme, son père, perdit donc sa fille cet hiver là. Quand à Juliette, elle se mit à raffoler d’une chose… des palpations de son mari !
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